J’entretiens avec la France un rapport ambigu depuis ces dernières années, surtout depuis que j’y habite pour de vrai. Avant ça, l’éloignement (même relatif) m’a conduit à idéaliser ce pays des Droits de l’Homme, où il faisait bon vivre à l’heure de l’apéro et de la sieste, dans des petits villages préservés de la Dordogne, au pays des la Sécurité Sociale et où on pouvait vivre décemment. Evidemment, la vie n’est pas une carte postale, et la réalité du quotidien est plus nuancée que ces clichés qu’on aime à entretenir malgré tout, tellement ils font du bien à notre moral endolori.

Néanmoins, une seule chose me choque réellement : la discrimination qui y est presque institutionnalisée, banalisée au quotidien : les cités-ghettos, la misère sociale, les rapports de la police avec les Maghrébins, la montée du FN depuis 20 ans… Le tout couronné par l’avènement au trône à l’Elysée de N. Sarkozy, ce petit prince de sang-mêlé qui exacerbe les tensions entre êtres humains plutôt que d’appeler à leur apaisement.

Malheureusement, la discrimination n’est pas l’apanage de ce pays seulement, et l’on assiste aussi en Belgique ces dernières années à un regain de tension entre communautés flamande et francophone. Heureusement, elles ne concernent pas tout le pays, qui n’aurait pas pu tenir si longtemps face à une situation proche de la balkanisation. Mais il n’empêche que depuis quelques années, il semble que cette situation s’institutionnalise, avec le vote de nouvelles lois limitant tout bonnement la liberté des francophones. Après un décret en 2005 instituant une obligation d’apprendre le néerlandais pour les francophones en attente de logements sociaux en Flandres, c’est maintenant le Wooncode qui fait débat en poussant le bouchon un peu plus loin. Celui-ci, sous couvert de protéger les habitants locaux de la flambée des prix immobiliers, souhaite encadrer l’accession à la propriété privée des 40% des régions les plus chères de Flandres.

Comme par hasard, les zones concernées sont toute la périphérie bruxelloise, la frontière hollandaise (Anvers-Gand), et la Côte belge, soit toutes les zones économiques et touristiques flamandes. Si la banlieue de Bruxelles (ville majoritairement francophone dans une enclave périphérique entièrement flamande) fait l’objet de nombreuses crispations depuis des années, la Côte est aussi hautement symbolique, car en Belgique, toute la mer est située en territoire flamand. Jusqu’à présent, on tolérait donc la présence des touristes wallons, puisque c’était aussi un peu leur mer, quand même… Maintenant ça devient plus compliqué, et il n’est plus si rare de se faire rembarrer quand on parle français dans certaines villes balnéaires touristiques…

Les critères du Wooncode (basés sur la connaissance linguistique) faisant l’objet de débats, même au sein des partis flamands, le gouvernement flamand a été contraint de faire machine arrière et d’adapter son décret « Wonen in eigen streek » (« Habiter dans sa propre région »). S’il n’est plus question de linguistique, les critères conservés restent suffisamment sélectifs. Le candidat à la propriété privée dans le Nord du pays doit faire preuve de son attachement à la commune : y avoir habité plus de six ans, ou y travailler plus qu’à mi-temps, et « avoir noué avec la commune un lien professionnel, familial, social et économique important et de longue durée”. Le Wallon qui veut s’acheter une résidence secondaire pour sa retraite à la mer à donc intérêt à s’inscrire dans des assos locales bien avant d’entamer son projet d’achat… Le but manifeste de cette nouvelle mesure est donc, comme le dénoncent les partis francophones, d’homogénéiser les populations de Flandre, et d’éviter la mixité culturelle. Evidemment, l’incidence sur les prix de l’immobilier de cette nouvelle mesure n’a pas été prouvée, d’autant que la moitié des zones concernées sont davantage touchées par l’immigration massive hollandaise, qui fait flamber les prix de la région Anversoise et du Limbourg.

Des cas ubuesques commencent à éclore, ce qui explique le regain de tensions de ces derniers mois. Deux plaintes ont déjà été portées face à la Commission Européenne. Espérons que cette dernière parviendra à faire casser ce décret clairement en opposition avec la notion de libre circulation et libre installation des personnes en Europe.

Pendant ce temps, Jean-Luc Dehaene, ancien Premier Ministre emblématique maintenant chargé de déminer la question de la scission de l’arrondissement BHV, se contente de dire que ça finira bien par passer, comme toutes les crises antérieures du pays… Tant qu’il y en a qui gardent l’espoir…